Mes réflexions sur la peur de l’autre, en tant que Québécois d’adoption

Pierre-Jacques Ratio

Pierre-Jacques Ratio, anthropologue

J’ai immigré au Canada en 1968 à l’âge de 11 ans ½. Avant de quitter la France, je connaissais peu de chose du Québec, à part quelques chansons de la Bolduc que me chantaient mon arrière-grand-mère créole, et quelques autres tirées du répertoire d’Aglaé.

En 1967 à la télé, j’avais regardé le «Grand Charles», lancer sa célèbre phrase du haut du balcon de l’Hôtel de ville de Montréal. Moins de deux mois après mon arrivée dans cette ville, j’assistais avec mes parents à cette fameuse Saint Jean-Baptiste désormais historique du 24 juin  68, mais que l’on fut forcée de fuir à cause des affrontements entre les manifestants et les policiers. Version québécoise de la manif que j’avais vue deux mois plus tôt à Paris du côté de la Sorbonne. L’année suivante l’adoption du Bill63 viendra à nouveau troubler la paix sociale. En 1970 en sortant de l’école je vis les tanks de l’armée canadienne rouler vers Montréal. J’ai vu s’installer le couvre-feu, l’instauration de la loi sur les mesures de guerre, la mort du ministre Laporte, le kidnapping de Cross et finalement l’exil des terroristes du FLQ.

octobre_70_clicheÀ cette époque post-coloniale, marquée par les indépendances, il soufflait sur le monde une grande soif de liberté et les Canadiens-Français du Québec n’échappaient pas à cette vision. En 1974 je m’intéressais à la question du  Bill 22  et en 1976, avec mon ami Luc Saint-Louis on débarquait à Montréal, coin Saint-Denis-Laurier, pour joindre l’équipe de Louise Harel, Michel Bourdon et Luc Dorais pour travailler à la campagne du PQ. Luc et moi on transportait les affiches entre l’imprimerie et le local. Deux Ti-culs du West-Island qui découvraient Montréal en Volks beettle.

L’humour grinçant et décapant des Cyniques sur les Français Québécois

Un jour Ti-Poil était venu au local et le 15 novembre son parti raflait jean-alfred71 sièges des 110 de l’Assemblée Nationale et obtenait la victoire avec 41% des suffrages. Pour la première fois Jean Alfred, un député un noir entrait à l’Assemblée nationale du Québec. À cette époque le Québec était tricoté serré, d’un blanc quasi-uniforme, et à part de rares exceptions les immigrants qui habitaient la province l’étaient tout autant! Dans certaines couches de la population les Italiens, les Juifs suscitaient la suspicion et les Français faisaient les choux gras des Cyniques.

Paradoxalement, chez plusieurs Québécois de souche cet amour/haine envers les cousins est encore bien présent aujourd’hui, surtout depuis qu’ils «ont pris possession du Plateau Mont-Royal»… En 1980 lors du premier référendum, j’étais justement en France avec mon épouse «pure laine» et nous nous sommes rendus à l’ambassade canadienne à Marseille où on nous a refusé le droit de vote en prétextant qu’il aurait fallu nous rendre à la maison du Québec à Paris. On n’a pas pu voter ! En 1989 nouvelle manif contre la Loi 178 du Parti libéral. En 1995 lors du fameux Love in je manifestais pour le «Oui» à la Place du Canada avec 5 amis, devant des dizaines de milliers de manifestants; un des moments les plus épeurant de toute ma vie!

Après le référendum la société s’est transformée peu à peu, le parti libéral est resté 9 ans au pouvoir pour laisser la place au PQ de Jacques Parizeau, love-insecond premier ministre à déclencher une campagne référendaire sur l’indépendance du Québec. Battu lors de ce référendum, il blâmera publiquement les immigrants pour la défaite du oui avant de démissionner le 31 octobre 1995. Il sera remplacé par Lucien Bouchard qui deviendra par la suite le président de l’Association pétrolière et gazière du QuébecBernard Landry le remplacera pendant deux ans à la tête du gouvernement et il démissionnera en 2003, mettant fin à 13 ans de gouvernance péquiste. Les Libéraux les remplaceront pendant 12 ans avec un bref intermède de deux ans où ils tenteront d’établir une charte de la laïcité  québécoise visant à créer un devoir de réserve et de neutralité en matière La grande noirceurreligieuse de la part des employés de l’État. Du même coup ils proposaient d’interdire à ces employés le port de signes religieux «facilement visibles» tels que le voile islamique, le turban sikh, la kippa juive ou la croix chrétienne. Par contre ils suggéraient de permettre le port de signes «non ostentatoires» (pendentif, boucle d’oreille, bague, etc.) à l’effigie d’une croix, d’une étoile de David ou du croissant islamique.

À l’Assemblée Nationale on proposait de conserver le crucifix, symbole historique des «Québécois de souche». chartCe crucifix (tout aussi ridicule que la célébration du 375e anniversaire de Mourrial), a été installé par Maurice Duplessis en 1936, pour souligner l’union de l’Église et de l’état. En proposant de conserver ce symbole ostentatoire on perpétrait la peur de l’autre et on créait de facto deux catégories de Québécois : les «de souche» et les autres…

Cette stigmatisation de l’autre a été vertement combattue par les forces les plus progressistes de la société, et le PQ de Pauline Marois a perdu ses Peripetonélections, pour nous ramener une fois de plus les Libéraux et les mesures d’austérité du gouvernement Couillard. Avec l’apparition des réseaux sociaux, la montée des partis populistes, lefrasques d’Hérouxville et la multiplication des attentats terroristes (suprématistes blancs, Islamistes radicaux), l’élection de Trump, la multiplication des radios poubelles en «plein territoire des Québécois de souche», ont tout simplement stigmatisé l’autre, attisé la haine et conduit à des gestes aussi odieux que ceux de  l’attentat contre la Grande mosquée de Québec.  Je terminerai en disant que j’ai toujours été nationaliste, car je pense que le Québec devrait apprendre à marcher et à se gouverner seul, pourtant quand je pense au pays du Québec ce n’est pas dans ce sens que je le vois, et je me dis que si l’on doit stigmatiser l’autre sous prétexte qu’il est différent, je ne souhaite plus que ce pays voit le jour, car je ne m’y sentirais pas du tout chez moi…Antonio Gramsci

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5 Commentaires

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5 réponses à “Mes réflexions sur la peur de l’autre, en tant que Québécois d’adoption

  1. Ghisline Larose

    Stigmatiser veut dire quoi selon vous? Ne pouvons-nous pas décider ce que nous voulons comme société? Sommes-nous obligés de voir le religieux comme une valeur? Notons en passant que le religieux n’est pas un fait il ne s’agit que de croyance—Comme nous avons sorti nos crucifix et nos religieuses de nos écoles et de nos hôpitaux , vous dites qu’il serait normal d’accepter tous ces nouveaux symboles partout? mais que comprenez-vous au juste à l’islamisme?

  2. Cher Pierre-Jacques,
    Votre récit est une longue énumération d’évènements qui, pris ensemble, illustrent parfaitement 250 ans de politique britannique et auxquels seule notre résilience nous a permis de survivre parfois avec plus de bonheur et quelques sursauts de prospérité, parfois dans le repli ou dans la fuite mais toujours dans le courage et la détermination.
    Lord Durham l’avait déjà bien décrit dans son Rapport d’illustre mémoire, en 1839 :
    « Isoler les habitants des colonies anglaises de ceux des colonies révoltées devint la politique du gouvernement. C’est pourquoi on cultiva la nationalité canadienne-française comme un moyen de la séparer à perpétuité et complètement de ses voisins. Il semble aussi que la politique du gouvernement britannique ait été de gouverner ses colonies au moyens de divisions et de les morceler, autant que possible, en de petites communautés isolées, incapables de s’unir, et ne possédant pas les forces suffisantes pour résister individuellement à l’Empire ».
    (Lord Durham, Rapport sur les Affaires de l’Amérique du Nord britannique (1839))
    Tant que les communautés de québécois d’adoption se tiendront éloignées de ce qu’on a baptisé avec mépris les « de souche », ils continueront à être instrumentalisés par les pouvoirs pour l’atomisation de la société québécoise et leur propre isolement.
    Votre texte est très révélateur d’une situation qui perdure toujours.

  3. @ Ghisline Larose Stigmatiser ça veut dire quoi ? Tout simplement offrir des cimetières aux gens qui vivent ici depuis des décennies afin qu’ils s’enracinent dans la terre du Québec, et qu’ils ne soient plus obligés de retourner dans leurs pays d’origine à leur mort. Vous avez raison nous ne sommes pas obligés de voir le religieux comme une valeur, et c’est pourquoi, il faut prêcher par l’exemple en sortant le crucifix de l’assemblée nationale. Je ne dis pas qu’il serait normal d’accepter tous ces nouveaux symboles partout, mais plutôt que l’on ne peut pas créer deux classes de citoyens en interdisant les signes ostentatoires et en conservant le crucifix à l’assemblée nationale. Quant à votre question sur ce que je comprends de l’islamisme je pense qu’il faut faire attention aux amalgames. Islamisme et musulmans sont deux choses bien différentes et d’ailleurs les musulmans sont les premières victimes de l’islamisme…

  4. @ Michèle Clément
    Votre texte est très révélateur de ce que j’appelle justement «La peur de l’autre dans les yeux d’un Québécois d’adoption». Selon vous, ma réflexion contre le racisme et l’ostracisation serait le résultat de la politique manipulatrice de lord Durham. Point de vue vraiment étonnant, car l’atomisation dont vous parlez était déjà commencée bien avant Durham. Rappelez-vous en 1775-1776, lorsque Montréal était américaine et que les forces franco-américaines cherchaient à délivrer les Canadiens du joug britannique. À cette époque Fleury Mesplet, (un Français, fondateur de The Gazette) était à Montréal avec Benjamin Franklin et distribuait en vain des tracts à la population pour lui demander de se joindre aux forces franco-américaines dans leur guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne. En réponse à cette invitation une partie des Canadiens a pris les armes aux côtés des Britanniques et la population, dans sa grande majorité, est restée indifférente et s’est pliée au directives de Mgr Briand qui affirmait à ses ouailles que ces protestants allaient leur faire perdre la foi catholique, de même que le français, et que les américains n’avaient que faire du droit civil français…

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